GRAN SASSO : UN SÉJOUR AU SKI « ALPICURIEN »

Dans la chambre de mes enfants, j'ai accroché une carte en relief géante de l'Europe. Chaque soir, quand je les mets au lit, je prolonge la berceuse tout en observant ce vaste réseau de vallées et de sommets. Ces derniers temps, mon regard est attiré par les Apennins, cette chaîne de montagnes peu connue qui traverse le centre de l'Italie.
Pour un skieur suisse, l'Italie rime généralement avec la Vallée d'Aoste ou les Dolomites. Passer une semaine entre Rome et Naples ressemble donc davantage à une escapade gastronomique dans les Abruzzes qu'à un séjour au ski.
Alors pourquoi ne pas essayer de concilier les deux ?
Retour à l’essentiel
Organiser un séjour au ski dans les Apennins, c’est faire un bond dans le passé. Même en 2025, on trouve très peu d’informations sur Internet (et pratiquement rien en anglais) concernant le ski de randonnée dans cette région. Retour à l’essentiel : je commande la « bible du ski dans les Apennins » en version papier. Quel plaisir de feuilleter ses pages ! Vu le poids du livre, une semaine ne suffira pas pour explorer la région. Je vais donc m’accorder dix jours.
Nous sommes en février 2025. Il est enfin temps d’échapper à la foule des vacanciers dans les Alpes. Avec Nico Gendre, un vieil ami et skieur« alpicurien », c’est presque devenu une tradition : alors que les Alpes suisses sont bondées à cette période de l’année, nous nous échappons vers un coin oublié des montagnes européennes, à la recherche d’aventure, de bonne chère et, avec un peu de chance, de quelques lignes de poudreuse.

Je propose à mon ami Paolo Woods, photographe et journaliste d'investigation, de se joindre à nous pendant quelques jours. Il habite à Florence, et sur la carte, le Gran Sasso semble tout proche.
Après plusieurs heures de train, nous arrivons à Roma Termini avec notre sac de ski. Nous louons une voiture et prenons la direction de la petite station de Prati di Tivo. Quelques photos vues sur Internet nous avaient mis l'eau à la bouche : des télésièges, de larges pistes enneigées… tout semblait prometteur.

Au sommet d'une route sinueuse, les propriétaires d'un hôtel nous réservent un accueil chaleureux. Ça fait penser à *The Shining*: un bâtiment de style soviétique, qui accueille principalement des camps œcuméniques. À première vue, on dirait qu'aucun skieur n'est venu ici depuis longtemps. Étrange.

Spremuta et polenta
Le lendemain matin, nous comprenons pourquoi : Prati di Tivo est fermé depuis plusieurs hivers, principalement en raison des coûts liés à la prévention des avalanches. Spremuta, cappuccino et cornetto, puis nous fixons nos peaux sur nos skis et jouons à cache-cache avec la mer de brouillard, montant et descendant au gré du vent. Le paysage est à couper le souffle. Le massif du Gran Sasso n’a rien à envier à ses homologues alpins. Seuls dans notre vallée, nous repérons quelques couloirs alléchants pour les jours à venir, heureux d’être ici, loin de tout. Nous avons trouvé exactement ce que nous étions venus chercher : personne aux alentours, de la poudreuse de qualité et une délicieuse polenta aux cèpes.
Pourtant, la voix de notre ami Maurizio Fellici, guide de montagne, résonne encore dans ma tête :
« Vous verrez, les gars… On n’est pas dans les Alpes ici. En cinq minutes, le vent et le mauvais temps peuvent s’abattre sans crier gare ! »

Et voilà. À mi-chemin d'une ascension ensoleillée, nous sommes soudainement engloutis par un épais brouillard. Malmenés par un vent de face violent, nous atteignons l'observatoire de Campo Imperatore, juste au-dessus de la mer de nuages.
L'espace d'un instant, j'ai l'impression d'avoir été téléporté sur les hauts plateaux d'Asie centrale.
Ces quelques jours de conditions hivernales nous ont permis de découvrir la région — ou plutôt, de tomber sous son charme. L’envie d’y revenir plus tard dans la saison, lorsque la neige s’assouplit et que les oiseaux chantent, est désormais indéniable. Ne le dites à personne, mais les nombreux bivouacs font du Gran Sasso un terrain de jeu idéal pour l’aventure en autonomie, une occasion de se perdre dans une nature préservée, loin de la foule des Alpes.
À bientôt dans les Abruzzes !
Arnaud Cottet

Photo de Paolo Woods




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